Rencontré à l'occasion des lectures qu'il prépare à Montreuil, avec le compositeur Michel Bertier, pour les "CONCERTS-RELAXATION" donnés dans le cadre des Périphéries du 37ème Marché de la Poésie à La Guillotine (93100 - 26, rue Robespierre), Narciso AKSAYAM a accepté de répondre à six questions.

Critique littéraire bien identifié du CAHIER CRITIQUE DE POÉSIE que publie le cipM depuis 2001, il a développé en quelques années une approche théorique renouvelée de l'activité poétique en tant que pratique et vécu corporel.
Régulièrement associé aux évènements organisés par le collectif DéZopilant, dont INgens s'efforce, depuis 2010, de soutenir le geste effervescent de création, N. Aksayam laisse de loin en loin paraître un texte ou l'autre, sporadiquement, sans hâte, comme l'année passée une plaquette aux côtés de la poétesse Sylvie NÊVE.

Il entre ici dans le détail de certains des aspects les plus caractéristiques de son travail, où l'érudition se trouve entrelacée à une méditation énergique et souriante sur les pratiques contemporaines de cet art qu'il prise, la POÉSIE.

 

 

On vous intitule « Poète antéprédicatif », qu’est-ce que ça peut bien signifier ?

(rires) C’est un peu pompeux, un peu ronflant, en effet. C’est une épiclèse – ou une épithète homérique, seule l’archéologie le dira – que je dois aux folles convulsions de l’équipe rémoise ou de l’équipe lyonnaise de DéZopilant, la revue-affiche si généreuse en estampillages variés (enfin une revue de poésie qui assume son nominalisme et la profusion néologiste qui couve joyeusement sous toute activité communicationnelle ! Il faut voir les numéros Néolingue de la revue, composés avec les patients du Café GEM. Savez-vous ce que sont un pioncif, une névroseraie, la coolisse ou un pervertige ?). Ces personnes, ce collectif, ont eu la gentillesse de m’accueillir sous mes diverses coutures dans leur matrice à projets. C’est une aventure dont on en ressort inévitablement marqué… L'épithète "antéprédicatif" m'est échue lors de la publication de cartes postales qui servaient de matrices de diffusion à un atelier publique de collages poétiques. J'y côtoyais Ali Lham "poète cracaïste", Hervé Berthe "poète tintamarre", Corso Samara "poète naufrage", et même François Laruelle "poète unilatéral"... (rires)

Pour le dire rapidement, antéprédicatif veut dire prélangagier, voire, dans une terminologie un peu plus pointue – et un peu moins liée au développement de l’enfant aussi, un peu moins « histoire individuelle » –, c’est un terme qui veut dire prénoétique : d’avant la pensée (la noèse), ou du moins d’avant la représentation et la prédication. Certains savants contemporains diraient « poète antérhématique »… (rires) on regrettera que ce soit objectjvement un peu plus macabre -- même si c'est précisément l'ambiance de L'Incertitude des Ombres, le premier des concerts-relaxation que nous donnons bientôt…

Ma position, tant comme auteur que comme lecteur ou critique de poésie, est que l’approche linguistique est un leurre, qui rend particulièrement étroite la compréhension du phénomène poétique. C’est criant à l’occasion de certaines œuvres, comme celle de Gherasim Luca, dont on ne voit jamais la plupart du temps que des aspects phonétiques, parfois lexicaux, à la rigueur rythmiques. C’est comme si comprendre un art devait consister à le réduire à son matériau – comme s’il suffisait par exemple de connaissances en géologie ou de notions de minéralogie pour parler de sculpture…

Or l’inventivité propre de la poésie me paraît toucher à des phénomènes bien plus profonds, bien plus sourds et viscéraux. Ça communique, bien avant les compétences linguistiques, chez le nourrisson. Ça produit, ça circule, ça éprouve des multitudes de significations, et sous mille nuances, dans les affects (la Stimmung des psychiatres Allemands), dans les signaux hormonaux, dans tous nos tressaillements sensorimoteurs (le dialogue tonico-émotionnel d’Henri Wallon), bien en deçà du lexique et de la grammaire. Il y a une expérience primordialement corporelle de la poésie. C’est cela dont j’essaie de rendre compte, et qui sert de fondement, théorique aussi bien que thématique, à mes usages d’écriture.


Votre activité de critique littéraire semble justement tenir une grande place dans votre relation à la poésie. Est-ce qu’elle a joué un rôle déterminant dans la constitution de cette approche infra-langagière où vous trouvez matière aux innovations théoriques et pratiques que vous explorez aujourd'hui ?

Oui, à ma plus grande surprise d’ailleurs. Lorsque Jean Daive m’a proposé, vers 2001 je pense, de rallier les contributeurs du Centre International de Poésie Marseille, je ne pouvais pas imaginer à quel point cette expérience allait être durable, et plus encore : déterminante.

Tout d’abord, il n’y a pas à mon avis de meilleur moyen de rejoindre les contemporains d’une pratique artistique, que de les consulter, de les savourer, (quelques soient les types esthétiques, idéologiques ou éditoriaux) en s’efforçant de mettre en œuvre, à destination d’une communauté de lecteurs, un appareil d’appréciation qui puisse servir de référent, de thermomètre, dans l’immensité des productions publiées. Qui n’a pas, d’ailleurs, de plume fiable et de confiance avérée, voire de connivence éprouvée, quand il s’agit de critiques de cinéma, de théâtre ou de roman ? Quelques mots à peine entendus un soir tard à la radio suffisent parfois pour deviner qu’on partage une certaine nuance dans le jugement, dans l’évaluation, avec tel ou telle journaliste, dont nous importent alors peu les compromissions et les copinages institutionnels relatifs…

À cet égard, collaborer au Cahier Critique de Poésie, d’abord auprès d’Éric Giraud et d’Emmanuel Ponsart, puis auprès d’Éric Pesty, a été une expérience très heureuse. Non seulement je considère les articles, souvent très denses, très serrés, que je leur ai proposés, comme de véritables poèmes, à part entière, ciselés, et travaillés dans le sens d’une certaine épreuve – qui pouvait s’assumée comme une réponse à l’émotion suscitée par l’œuvre de chacun des auteurs ou des éditeurs examinés, une conversation d’intelligences, de poétique à poétique. Mais c’est précisément l’ouverture, la diversité, dont le cipM permettait de témoigner (dans la confrontation au massif forestier innombrable que représente la production et les pratiques poétiques contemporaines) qui m’a amené, en m’exposant à bien davantage que les étroites lunes, toujours plus ou moins revendicatives, des avant-gardes du moment, à revoir l’étiage théorique auquel il fallait se placer pour appréhender un peu sérieusement le fait poétique, en tout cas autrement que depuis le bornage d’une esthétique déterminée, avec ses ambitions matérielles exiguës, et par définition, la restriction de son champ de valeurs. C’est à partir de cet immense territoire que les mots, la langue, la linguistique m’ont paru développer des analyses trop étroites (aussi étroites qu’on a pu accuser d'être les analyses psychologiques de Bourget ou de Brunetière, et avant eux de Taine, il y a plus d’un siècle). Seul le corps – pour lequel l’intérêt m’était venu à partir de tout autres questionnements – m’a alors semblé l’unique domaine vécu capable de rendre compte de l’inventivité et de la diversité d’autant de pratiques de signification, aux esthétiques et aux conceptions, aux démarches et aux objets, si multiples, et, sinon opposés, du moins si contrastés.

Il n’y a d’ailleurs que dans une revue comme DéZopilant que j’ai pu retrouver, jusqu’à présent, un projet éditorial, et un collectif, à la hauteur d’une telle diversité, d’une telle multiplicité créative. Le résultat est en conséquence d’une bigarrure et d’un patchwork littéraire qui confine à l’Arlequinisme, s’il faut un terme pour désigner cette beauté-là ; mais c’est là le contre-courant même, l’antidote peut-être, à tout l’identitarisme assez primaire que témoigne ce début de xxième siècle à l’égard de la plupart des questions esthétiques ou idéologiques qui nous sont imposées. C’est en tout cas une manière qui consonne fortement avec mon goût pour le Baroque et pour le Chaos…


 

À vous écouter, on croirait assez clairement entendre une charge contre les avant-gardes ? Vous vous présentez comme un anti-moderne ? N’est-ce pas ce dont témoignait une lettre d’actualité à un Jeune poète qu’INgens avait publié en 2017 ?

Non, ce serait un malentendu. Bien au contraire. On ne peut pas être plus attaché que je le suis à l’expérimentation littéraire. En particulier aux divers dépassements de la figuration ou à la conquête de l’abstraction poétique, disons au minimum depuis DADA – mais l’histoire de la littérature médiévale elle-même, et diverses formes littéraires d’ésotérisme ou de mysticisme au xvième, xviième voire au xviiième siècle, tendent à cela, jusqu’enfin aux Chimères de Nerval et au bouleversant éclair, au foudroiement mutique de Mallarmé.

En revanche, je ne veux pas être la dupe de ce business qu’est devenue explicitement l’indignation. Je concède que la harangue, le concetto, la diatribe ou la satire sont des genres littéraires remarquablement plaisants, au minimum à titre sportif – qui d'ailleurs n’apprécie pas la part stimulante d'un peu de joute d’esprit ? Mais derrière ce bruit quotidien où chacun se couvre des lauriers de la Résistance, de la Rébellion ou de la Révolution, je ne perçois pas nécessairement de doctrine littéraire ou esthétique qui présente un quelconque intérêt, encore moins à titre de projet d’organisation de la vie sociale. Les Modernes, les Postmodernes qui leurs succèdent plus encore peut-être, ont une relation à l’Autre vraiment déplorable, et une tendance à la désignation de bouc émissaire, conceptuel ou personnifié, qui rappelle les manières primitives – de livrer le quidam, ou l’intention, à la réprobation générale la plus automatisée et la plus émeutière – qu’on rencontre dans le tribalisme des collégiens.

Je reconnais que la bêtise, sous toutes les formes de son fiel récalcitrant, peut être douée des plus beaux talents littéraires, de la plus admirable vivacité expressive, voire d’une sincérité existentielle qui vous ébranle radicalement (voyez Céline, voyez toute cette littérature de l’appel au meurtre qui scande les publications des anarchistes et des ligues, ou voyez les brûlots qui accompagnent le Protestantisme à la Renaissance…). Mais la bêtise servile, celle des compliments amoureux, des dédicaces gorgées de vassalité, et des diverses formes de la dévotion la plus expurgée de toute souveraineté personnelle, me semblent non moins méritante, voire tout aussi remarquables, et idéologiquement non moins abruties de militantisme et d’obtusité.

Une des premières choses à percevoir quand on veut embrasser le phénomène poétique dans toute l’étendue de ses émergences, c’est la charge névrotique, parfois psychotique, dont la pratique est largement accompagnée. La poésie contemporaine est un des plus grands asiles de souffrance et de déviance, d’anormalité, de désarroi, d’atopie et d’errance psychique dont on puisse rassembler l’échantillon civil. Le Marché de la Poésie est à cet égard remarquable chaque année, comme une cour des miracles, où mille éclopés rampent et se frottent en quête de guérison, de salvation, de visions, ou simplement de bienveillance.

Au chef d’un certain nihilisme, on peut bien sûr en faire un programme de société, une vocation d’avenir, une ontologie future. La folie est l’horizon constant de nos affects, nos détresses psychiques sont abyssales. Et les formations compensatoires pour calfeutrer le peu de constance ou d’apaisement dont on jouisse, pour contenir un peu les infiltrations de l’insensé partout, sont souvent aussi illusoires que leur démantèlement systématique est vain. Le moindre deuil vous balaie tout ça en fétus. D’ailleurs ces calfeutrages, ces compositions de contenance, sont aussi nombreuses, épaisses ou intenses en poésie que les déferlements soudains, les déversoirs hallucinés et les passages à l’acte dont l’art contemporains, avec le happening, nous a habitué à réguler la circulation dans les domaines du Symbolique et du Spectaculaire.

Si une esthétique ou un positionnement de discours littéraire confine à l’orchestration d’une incapacité à toute forme de sociabilité, ou bien au montage d’une individuation de sensibilité exquise, d’une idiosyncrasie saillante, mais résolument improductive ou inféconde pour la rencontre quotidienne de mes semblables, je ne me sens pas particulièrement anti-moderne pour autant que je la minore à une certaine échelle, que je ne lui accorde de valeur qu’en tant que fiction locale, circonscrite. Reconnaître qu’une utopie puisse n’être qu’une curiosité parmi tant d’autres n’a rien de particulièrement anti-moderne. Est-ce qu’on trouverait anti-moderne de considérer que le syndicalisme salarial voit moins large, moins loin, que l’écologie, ou que l’insurrection d’âme entreprise par Antonin Artaud ? Le plus souvent il s’agit simplement d’éviter les positionnements qui tendent à interdire le jugement, l’appréciation, la pensée d’une manière générale. On rencontre constamment toutes sortes de stratégies de cet ordre, qui visent à neutraliser, à stuporer, à anesthésier les capacités de discernement des quidams que nous sommes, sous des injonctions morales ou des pressions de groupes. Les complicités artistiques, le milieu culturel en général, regorgent de ce genre d’admonestations… (rires)

Je ne crois pas d’ailleurs que dans ma démarche, on puisse dire que je vise davantage au Classicisme qu’à la Modernité. L’intemporalité, avec ses symptômes d’inactualité, faciles à reconnaître, peut être dite me concerner davantage, ça, je veux bien l’admettre. Une façon de penser un « développement durable » de la Culture, quand l’arrière-pensée qui règne semble être celle du jetable… et du pas nécessairement biodégradable dans les psychès…

Si comme le j’ai dit, la poésie est une modulation dans la relation, je crois que la nouveauté psychique qu’un poème peut disposer dans sa réception est plus porteuse de guérison que de promesses politiques, avec toute la vindicte et tous les règlements de compte discursifs qu’elles impliquent, et tous les tribunaux de la revendication qui font le cortège de la quête du pouvoir. Peut-être est-ce le souci du corps qui entraîne cela. Ou la conscience des nécessités psychiatriques qui peuvent accompagner le dévoilement de nos sensibilités offertes à la lecture les unes des autres, et qui tendent à faire de la relation poétique une relation clinique, de confidence parfois, un safe space thérapeutique, d’écoute et d’accueil : de compréhension, osant à l’extrême.
Rien de moderne dans l’acte soignant ; rien de classique non plus. Que de l’inépuisablement ordinaire…

 

Est-ce cette relation au soin, à une dimension thérapeutique de la poésie qui vous a amené à adopter notamment des techniques de relaxation ? En quoi consistent les lectures que vous avez crées en 2012, avec une Ralentie, en hommage à Michaux, puis avec L’Incertitude des ombres, en 2014 ?

Faire appréhender que la poésie est une expérience corporelle demande davantage que de formuler des thèses générales, ou de théoriser sur les pratiques, aussi contemporaines ou avant-gardistes soient-elles. Il ne suffit pas d’attirer l’attention intellectuelle pour engager dans une nouvelle approche réelle du poétique, pour transformer un vécu. Ce serait en rester à l’ordre de la conversation, du bavardage, du projet d’intention.

Les techniques de relaxation auxquelles j’ai recours, initialement inspirées de Schultz, de Jacobson ou encore de Gerda Alexander, de Caycedo, ouvrent des possibilités concrètes, qui permettent de dépasser aussi bien les fixations intellectuelles sur les aspects formalistes ou stylistiques de l’écriture littéraire, que les approches simplistes par des entrées aussi pauvres que l’Imagination, l’Évasion ou même plus simplement encore le Jeu, qui sont des notions trop massives, trop chargées, ou trop vagues, pour asseoir aucune analyse un tant soit peu fine. Rien d’essentiellement nouveau ne me paraît pouvoir en émerger.

Or c’est bien ce dont il s’agit avec la poésie, d’invention.

Par son fonctionnement thématique, et par l’impact que ses techniques produisent dans la sensibilité des auditeurs, la relaxation modifie l’appréhension de l’écoute, de la communication, donc de l’acte poétique – mais aussi le ressenti corporel immédiat, le vécu de l’instant. Cet instant perceptif, qui s’accumule en durée dans la mémoire, il va, comme dit Bergson, jusqu’aux étoiles. Le fait que ce discours s’assume comme consigne, comme adresse orientée, réaffirme la désignation, la Référence, comme opérations de signification. La nuance décisive est qu’il ne s’agit plus d’une référence à un monde extérieur d’objets, comme dans le réalisme naïf contre lequel tout le xxème siècle linguistique s’est prononcé. Il s’agit d’une référence à une agentivité interne, inscrite par essence dans le schéma corporel des auditeurs, des lecteurs… ou des auteurs aussi bien. Et les modifications sensorimotrices appelées impliquent inséparablement des modifications idéomotrices. C’est le monde vécu, et l’ensemble des significations éprouvées, qui sont métamorphosés alors. Et parce qu’on éprouve cette transformation, ne serait-ce que quelques minutes, dans l’expérience de sa propre chair, la nature profondément corporelle de l’acte poétique apparaît, dans une évidence… irréfragable.

Il faut ajouter cependant que recréer un texte avec un compositeur, un musicien, nouveau à chaque fois rend le retour à ces lectures toujours séduisant. Cela illustre à quel point un texte est une partition à mon sens, même lorsqu’il s’agit d’un poème très visuel, dans cette tradition poésure et peintrie que la galerie de François Massu, Ut Pictura Poesis, incarne aujourd’hui de manière si éclatante. C’est alors une partition pour les gestuelles de l’œil, mais ça demeure une partition pour le corps – tantôt c’est pour la gorge et le souffle, tantôt c’est pour un silence d’émotion et d’intentionnalité ; mais un texte reste un somatogramme, un filage d’indications gymniques pour notre chair.

 


 

Comment le corps a-t-il pris tant d’importance dans l’approche que vous élaborez des pratiques poétiques ?

Ce qu’il me semble, c’est que l’activité poétique s’est largement éloignée d’une définition de l’Homme. Elle n’a non seulement plus de projet anthropologique, mais elle semble n’avoir plus de fondement anthropologique. La dernière grande expression d’un tel projet et d’un tel fondement tient probablement à la génération existentialiste, celle de Bonnefoy, de Du Bouchet, de Dupin, au nombre desquels on peut ajouter Char, si l’on fait abstraction du vêtement surréaliste qui lui reste viscéralement cousu à la peau.

Bien sûr l’anthropologie surréaliste, avec sa conception si forte du psychisme et de la découverte, a toujours eu quelques survivances, notamment sous des formes massifiées médiatiquement et scolairement dans les années soixante et soixante-dix, où tout le monde chiquait son Rimbaud ou son Aragon, que ce soit sous excipient Brel ou sous enrobage Ferré. Peut-être même peut-on encore saisir, fût-ce de manière spectrale, fantomatique, des semblances de positionnements anthropologiques chez les acteurs du Structuralisme, du Textualisme, voire de la Déconstruction. Parce qu’il ne suffit pas de jeter, à la façon heideggérienne, quelques slogans anti-humanistes pour ne plus faire fonds sur une anthropologie résiduelle, loin de là. À trop le référer à Ferdinand de Saussure, on oublie que ce que fait le Structuralisme, c’est concilier le Matérialisme marxiste (fût-ce en plaçant l’historicité dialectique en sourdine) et la Gestalt Psychologie, avec ses théories holistiques de la Forme ; autant dire une anthropologie très solide. Dans le Mao des textualistes, la foi en une révolution de & par la Culture coïncide avec ce que personne ne niera comme un projet anthropologique des plus vigoureux et des plus effrénés. Quant aux déconstructeurs, aussi machiniques puissent-ils tendre à se déterminer, leur mises en abyme récursives et les réversibilités de leurs rubans de Möbius dépendent de la plus intensive des anthropologies, celle du Surhomme nietzschéen – les premiers travaux de François Laruelle, sur la libido a-textuelle qui travaille le corps de l’Écriture, l’ont définitivement exhibé.

Cependant, c’est indéniable, quelque chose de cette sorte s’est vraiment délitée, désagrégée. De manière patente depuis les années 80. Aussi remarquables les œuvres en soient-elles, la génération qui célèbre se rassembler sous l’impulsion de Cadiot, d’Alferi, avec toute leur ascendance deleuzienne, notamment autour de la question de la « mécanique lyrique », dans cette somptueuse revue éphémère : La Revue de Littérature Générale, ne forme rien d’autre qu’un rassemblement de célibataires, à la manière objectiviste américaine d’une collection glanée. On pourrait même parler, de façon à peine anachronique, de speed dating éditorial ; un sondage, à la fois anecdotique et cependant représentatif, d’une dispersion d’écarts relatifs, qui ne forment au final que des différences distribuées erratiquement à la surface du réel. Seule peut-être la personne d’un éditeur comme P. O. L. parvient à incarner le geste humain qui les assemble. (Son catalogue est à mon avis une œuvre à part entière, à considérer comme telle, même si nous manquons d’outils conceptuels pour aborder, et même enseigner, cet art de la collection, que le Cabinet de Curiosité au xviiième siècle faisait une forme intégrale du savoir-vivre.)

On pourra toujours défendre qu’une partie de la génération intermédiaire épuise ou prolonge les derniers soubresauts soit de l’anthropologie psychanalytique, comme C. Prigent et ses pulsations pulsionnelles post-rochiennes, soit de l’anthropologie bataillenne ou blanchotienne, comme les acteurs de la revue Lignes – quoique ce dont il s’agit, ce soit encore d’un Existentialisme, même si un Existentialisme ésotérique, d’où son caractère d’éclosion tardive, souterraine… Il ne s’agit pas de dire, surtout pas, qu’il n’y a pas de pensée, pas de théorie ou pas d’analyse du fait poétique, mais elles me semblent rester désormais désamarrées de tout continent humain, c’est-dire accommodées à une forme larvaire de méconnaissance, et surtout d’incapacité pratique, de l’humain. Ainsi, l’arte povera de la littéralité chez J.-M. Gleize, ou ce que l’on pourrait appeler « l’itinéraire d’Humanités » (au sens scolaire) d’un Ph. Beck, qui forment des œuvres très brillantes, très érudites, politiquement ou idéologiquement engagées sur certains aspects, elles ne répondent en rien à un ancrage dans une vision plus vaste de l’humain. Elles prolongent une littérature sans aucune relation architecturale à une vocation humaine, sans ontologie, sans science, sans médecine, et on pourrait presque dire sans destin historique, si Auschwitz ne tenait pas tout l’Occident européen dans sa tenaille. Matthieu Messagier, dans cette  lignée de singularités, me semble incarner un parangon, une expérience extrême de liberté individuelle et d’intensité inventive, du type comète intégrale, dans une fulgurance détachée de toutes modalités de réflexivité.

Ma manière de comprendre la poésie par rapport au corps – par rapport au vécu corporel, sur le modèle de Maine de Biran notamment, mais aussi par rapport aux innovations récentes dans les modèles de la neuro-cognition – prend place dans la nécessité de surmonter, de rénover, de transformer cette "situation" d’éparpillement, de flaccidité. D’une certaine façon, c’est précisément de tenter de ressaisir une situation qui me semblait inévitable, une situation où s’inscrive la pratique poétique, un fonds d’où on la perçoive émerger, chaque fois nouvelle. Et seul le corps m’a semblé avoir la puissance de donner à comprendre, à neuf, la possibilité du poème, sans que la théorie se mette une fois de plus en porte-à-faux par rapport à des pratiques qu’elle ne parviendrait pas à rejoindre, pour des raisons esthétiques ou idéologiques.

Autant cette époque de micro-communautarismes parcellaires est d’une créativité incontestable, autant elle confine chaque acteur dans des isolements multipliés, et dans des impossibilités de communication qui nuisent même à la transmission du goût poétique, de proche en proche (ou d’une génération à la suivante, si on étend le regard jusqu’à notre reproduction), comme pratique de lecture ou comme pratique d’écriture (la place de la poésie dans la formation des enseignants de Lettres est misérable aujourd’hui, en dépit de figures universitaires aussi influentes que par exemple quelqu’une comme E. Halpern. La poésie est un peu comme l’Éthique dans le cursus médical : tout juste une option, choisie ponctuellement par une poignée d’étudiants ingénus, et qui peine à se maintenir dans la grille des programmes semestriels).

Le corps permet de lire autre chose dans cette activité humaine, de cerner d’autres phénomènes, de poser d’autres critères, d’apprécier, de savourer à une autre échelle, et d’une certaine façon de sortir d’une période de guerre de tous contre tous, où chacun est à l’intersection d’une accumulation de solitudes, de mutismes, d’indifférences et de vulnérabilités éditoriales réelles, qui voilent à peine une vulnérabilité psychique plus grande encore. Le corps fournit une base d’analyse de la poésie qui s’extraie des postulats d’autolégitimation qu’on pourrait malheureusement résumer à une forme plus ou moins convulsive, et emballée, auto-entretenue, d’art pour l’art, à mi-chemin entre l’alcyonisme le plus hiératique et la survie d'un SDF.

Une œuvre comme celle de C. Tarkos me semble une exception totale à ce constat, hors norme, colossale. Ce que j’en ressens, c’est qu’elle marque un véritable jalon d’époque, un tournant – qu’elle rompt l’Histoire en deux, si l’on s’autorise encore à penser dans ces termes. Et j’ose à peine imaginer de quelles fécondités son œuvre pourra se révéler porteuse, intimement insérée qu’elle est dans une théorie économique, dans une théorie du mot, de l’affect, de l’identité, sans précédent au moins depuis Artaud…
Chez J.-L. Parant peut-être également ; je perçois chez lui en tout cas une densité expérientielle extrêmement rare.

(On ne doit pas négliger non plus ce que l’anthropologie badiolienne peut avoir fécondé, au moins par intermittence, par saupoudrage, chez des éditeurs comme Nous. Il faut aussi considérer la place encore mal cernée d’objets, comme L’Armée noire, ou comme la revue Mir, qui a accepté de se livrer intégralement à une activité de futurisation des plus marquantes. Si l’on s’attarde sur les auteurs qu’elle a rassemblés sous sa maquette radieuse (signée Alex Pou, si je me souviens bien), il n’est certes pas sûr qu’un dialogue anthropologique puisse jamais s’établir entre, par exemple, C. Mainardi et J.-P. Luminet (qui lui au moins réfère à un horizon cosmologique de perceptions humaines), mais l’œuvre de quelqu’un comme M. Batalla n’a pas encore achevée de révéler ses profondeurs…)

Pour le dire peut-être plus nettement, je crois que la poésie attend une nouvelle approche scientifique de l’expérience à laquelle elle donne lieu. Le corps est à mes yeux le fondement possible de cette nouvelle approche. Et pas seulement le somptueux corps vécu qu’ouvre la phénoménologie de Merleau-Ponty, ou la psychologie de M. Pradines. Ni même la chair-praxis de Michel Henry qui a pris une place si considérable dans la pensée contemporaine, au minimum chez les penseurs chrétiens (qu’on pense simplement aux théories de l’art comme phénomène saturé chez J.-L. Marion). Mais tout autant le corps-organisme sur lequel R. Ruyer ou H. Jonas articulent le bouleversement qu’ils opèrent dans la biologie, dans l’épistémologie, dans l’axiologie et dans l’éthique (selon des modalités respectives très différentes évidemment). Et tout autant également le corps neuro-phénoménologique qui obsède des penseurs comme F. Varela, A. Clark, R. Shusterman ou B. Andrieu. Et une telle nouvelle approche scientifique, apportant de nouvelles définitions, circonscrivant de nouveaux champs, importe avec elle, non seulement de nouvelles observations, de nouvelles perceptions et une nouvelle compréhension théorique, mais elle entraîne aussi de nouvelles expériences, de nouvelles expérimentations, et de nouvelles modalités de recherche et de découvertes.

 

 

 

Est-ce cet intérêt « inactuel » pour la scientificité en matière de poésie, et donc pour une certaine neutralité de la personne dans l’abord de l’expérience, qui explique que vous vous présentiez comme un « auteur anonyme », ou est-ce un simple synonyme de l’épithète sur laquelle portait notre première question ?

(rires) On pourrait dire, tout aussi bien, comme quand on parle de La Tombe Du Soldat, que je suis un « auteur inconnu »…

Disons tout d’abord que cet anonymat, qui est plutôt un recours débridé, massif, à l’hétéronymie, date de très longtemps avant le concernement par ces nécessités anthropologiques ou scientifiques telles que je les formule aujourd’hui. Cela date même d’avant tout intérêt pour la poésie. C’est quelque chose de bien plus ancien, et c’étaient d’autres modalités de création que j’explorais, bien moins musicales. Je ne connaissais ni Pessoa ni Kierkegaard, j’ignorais même que Stendhal avait pu s’appeler Beyle.

J’y ai si souvent eu recours, et de manière si multiple, que je vois difficilement comment on pourrait un jour dresser la liste exhaustive de tous mes sobriquets, et encore moins retrouver tout ce que j’ai pu publier sous cette variété de signatures. Ça me semble aujourd’hui un usage de première nécessité : dans cette époque de surveillance et d’enregistrement généralisés, tous les moyens d’oubli, et de dé-pistage, sont les bienvenus. Les comptables de l’engagement militant sont partout, harcelants, nuisibles, pourchassant quiconque ne prêche pas d’une voix similaire. La rumeur et le commérage ont désormais la puissance industrielle de l’électronique. Si l’on veut commencer à penser, à interroger, à soulever un questionnement, mieux vaut se dissimuler, se grimer, maquiller ses traces. Partout des facturiers de l’esthétique, des tenanciers du copinage idéologique. En poésie, mieux vaut être lyrique sous un nom différent de celui avec lequel on fait des cut up d’investigation documentaire, le mépris, les rancœurs, sont à tous les étages, à l’affût pour se déverser à la moindre incartade potache. Et c’est pire encore si vous avez l’originalité d’avoir de la compréhension politique, c’est-à-dire autre chose que de l’aigreur communautariste ou de la stratégie électorale. Le moindre nom, la moindre signature, devient une obligation d’appartenance, ou l’occasion de diverses hargnes malveillantes. En conséquence, c’est sans surprise aucune que je vous avouerai combien j’approuve les attitudes d’Alain, ou de Saint John Perse, de protéger leur vie civile et administrative des activités éditoriales auxquelles ils ont consacré leurs talents.

Mais pour ma part, ce n’est pas initialement une mesure de protection. J’entends certes publier ce que je veux, aussi obscène, perturbante ou violente que l’expérience textuelle puisse se produire, tout en préservant ma vie personnelle, ma vie professionnelle, et en protégeant les projets institutionnels ou associatifs que je peux avoir commencé de construire et qui ne regardent en rien ma pratique poétique ; et cela autant que les personnes avec qui je peux être en relations (et qu’on pourrait juger inutilement impliquées). L’idée d’incarner la seule poésie, de lui sacrifier en un destin de scandale social toute possibilité qui lui serait étrangère, indifférente, ou simplement alternative, m’est totalement contraire. Ça me semble même contraire à la liberté expérimentale la plus essentielle. Prévoir de faire des choses sales, dans un labo ou une cuisine, c’est prévoir de faire la vaisselle et la lessive. Il y a une tenue adéquate pour toute activité. Il en va de même à mes yeux pour le nom. Il y a une identité, et un dispositif psychique spécifique, pour chaque mise en œuvre dans le monde. En ce sens oui, l’anonymat pourrait être considéré comme une mesure d’hygiène scientifique : la poésie peut-être radioactive, on ne va pas contaminer, négligemment, tout le biotope psycho-affectif, tout l’écumène, auquel on appartient ; c’est un égard professionnel minimum.

Par ailleurs, l’attachement à la défense d’une identité, et la quête de reconnaissance qui y est inévitablement attachée, me semble définir le caractère de ce qui, dans l’adolescence, relève le plus immédiatement d’une date de péremption. Et je crois que c’est ce dont relève l’attachement symétrique à un style, quelque soit d’ailleurs l’art que l’on considère. La stylistique est une plastique, un jeu, pas une fatalité viscérale comme R. Barthes imposait de la définir. Peut-être parce que sous le degré zéro de l’écriture, si explicitement étalé sur la page dans sa sobriété camusienne, il y a un degré zéro de la personne, une condition zéro de l’individualité, qui a d’autres ressorts que de démonstration littéraire.

La fermeture clanique des groupes sociaux, fonctionnaires, ouvriers, artisans, libéraux, jeunes, provinciaux, banlieusards, métrosexuels, tout ce que vous voudrez, m’a toujours paru un embarras stérile. L’hétéronymie reflète chez moi une tendance marquée de caméléon au transformisme, à tous les modes de métamorphose sociale ; une façon d’être Babel et la Pentecôte en une seule vie… (rires) Les chapelles, les clans, les tribus le tolèrent d’ailleurs assez mal, façon mouton noir ; il s’y sécrète même des formes d’emprise qui ressemblent à de la perversion narcissique à l’échelle d’un collectif, et imposent des servilités identitaires qui vont jusqu’à la pétrification comportementale. Pourtant je gage qu’il y a autant de portes sur soi-même qu’il y a d’altérités. Et chaque rencontre, humaine, animale, institutionnelle, chaque interaction, chaque conjonction, mériterait un nom nouveau, une tenue nouvelle, une gestuelle réécrite, un nouveau parfum, un nouveau régime, de nouveaux désirs. C’est que chaque rencontre nous pénètre, nous immerge, est un baptême inédit. Autrui est une eau psychique, un dissolvant identitaire sans équivalent. Et si une expérience compte, si une rencontre est déterminante, si une œuvre nous transfigure, qu’on ne me fasse pas croire qu’on n'y a pas refondu sa personnalité en profondeur. C’est ce qui en fait le caractère véritablement initiatique, du point de vue d’une mémoire possible. C’est ce qui en fait un simple reflet, un simple éclat lumineux temporaire, du point du vue du kaléidoscope d’expériences qui sont offertes à qui cherche incessamment à naître.

Longtemps les travaux qui me tenaient le plus à cœur, les œuvres qui m’étaient le plus intimes, je les publiais de manière intégralement anonyme. C’est le cas de mon premier recueil, Vanesça come, aux éditions du Clou dans le fer en 2003, par exemple, et de l’entretien avec lequel avait été inaugurée leur revue, De quoi parlons-nous ?. L’anonymat reste le lieu du plus grand sacré, du plus profond sérieux. Et c’est aussi le point de rencontre et d’affection le plus haut pour ce qui s’invente. Les égards pour cette possibilité ont toujours révélé les relations humaines les plus attentives, les plus sereines, les plus patientes et les plus joueuses. À l’opposé, il m’est arrivé qu’on m’imposât d’arrêter une variation hétéronymique régularisée, comme ça a été le cas au cipM vers 2007-2008, avec toutefois des aménagements ponctuels et un respect impeccable du Droit moral, ce qui est remarquable vu le peu de cas juridique qu’on fait généralement de la poésie ; c’était démontrer mieux qu’un grand professionnalisme. Il m’est arrivé également qu’on refusât de la manière la plus hostile ou la plus méprisante d’avoir des égards pour ce dispositif. Je me rappelle des discussions pénibles avec la directrice d’un Centre Chorégraphique National au moment des luttes pour le statut des intermittents – une incompréhension manifeste – ; ou plus récemment la goujaterie pontificale de certains acteurs de l’ONPhI, qui a révélé surtout leur incapacité à sortir d’une configuration de carrière très académique, et à appréhender ne fût-ce que les linéaments de pataphysique mis en branle dans mon travail. Étant donné la façon dont Internet aujourd’hui a rendu l’avatar on ne peut plus courant comme pratique d’identité, on peut s’interroger sur les atavismes indécrottables dont témoigne ce genre de réaction devant une pratique littéraire si anodine dans la culture contemporaine… – cette remarque me vient à l’idée parce que, pour ma première incursion dans les questions posées par la Non-Philosophie laruellienne, sous la forme d’une pièce de théâtre publiée en 2007 par Cynthia3000, dans leur Omajajari, j’avais précisément pris pour signature un pseudonyme qui était originellement un identifiant de gamer.

Pour revenir à l’orientation de votre question, si cet anonymat, ou cet hétéronymat profus, conserve une connexion directe avec la science, c’est en premier lieu au sens expérimental, comme si mon travail se présentait comme une microplaque, composée d’autant de tubes à essais qu’il s’éprouve d’identités. Certaines vouées à l’échec, à l’infertilité, d’autres moins abortives mais transitoires, de circonstances, d’autres enfin durables, mais le plus souvent à ma plus grande surprise, presque au dépourvu.

En second lieu, il y aurait, oui, assurément, à développer plus en profondeurs les termes de cette expérience très particulière qu’on définit comme scientifique, de préciser à quel rapport à la connaissance je fais référence. On peut, en effet, conclure, d’un certain effacement procédural – méthodologique – de la science, à une forme de désindividuation, de dépersonnalisation, dans une sorte de posture transcendantale où la subjectivité la plus intuitive en viendrait à coïncider avec l’objectivité la mieux attestée. C’est peut-être seulement à ce niveau de compréhension qu’anonyme pourrait être le chiffre exact d’antéprédicatif. Je n’y avais jamais pensé. Merci de me poser ces questions qui me portent à percevoir des associations jusqu’à présent insoupçonnées… (rires)

 

Merci à vous.


[ Propos recueillis pour INgens par Sœurh Estuaire, le 7 avril 2019 ]

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