On en sait très peu sur la petite société, finalement plutôt discrète, de la Poésie française.

Entre itinéraires individuels et institutions culturelles, c'est toute une sociologie éditoriale qui orchestre en coulisses la vie d'un lectorat peu bruyant, fidèle, et souvent impliqué lui-même dans la pratique d'un art qui, à tous les échelons de sensibilités et d'imaginaires qu'on l'observe, semble le refuge des cimes, cimes de la contemplations comme du désespoir, cimes de l'avant-garde comme du traditionalisme formel, cimes du groove slammé comme du blanc muet sur la page calligramme.

Parmi les lieux officiels, saupoudrés de quelques sporadiques subventions (Ô Saison des rigueurs, Saison des vaches maigres...), le Centre International de Poésie Marseille, à l'envergure prestigieuse, au catalogue remarquable, aux archives exceptionnelles et à la localisation dans des vestiges plus qu'enviables, a fait l'objet, début avril 2016, d'une de ces levées de signatures que court le risque d'essuyer toute institution qui manque à satisfaire ses usagers, du moins ceux dont la conviction est audible et dénombrable à la quantité de paraphes (rares sont en effet les contre-pétitions qui transformeraient la souscription unilatérale en scrutin approximatif).

Julien Blaine, poète dont l'œuvre tient un rayonnage de librairie suffisamment considérable pour que sa parole ne soit pas anodine aux oreilles des amateurs éclairés, a rallié à son appel une centaine d'acteurs contemporains, au nombre desquels d'éminentes pointures de la création d'avant-garde et de notables visages émergents de l'édition, pour faire entendre une plainte à l'encontre de ladite institution (Appel que l'on pourra lire en détail ici).

Et c'est sans attendre qu'Emmanuel Ponsart, directeur en place du cipM, a laissé lui aussi s'enflammer la plume cinglante qui armait son bras inspiré (oui, la joute demeure aussi un genre poétique remarquable) pour répondre au coup de semonce politico-budgétaire autant qu'idéologico-esthétique que venait d'essuyer son bâtiment affronté à grêles et tempêtes (on pourra lire cette réponse ici).

Mais à l'arrière-boutique, sans signatures ni relais médiatiques, diverses conversations, diverses opinions sollicitées, ont circulé à bas bruit. Nous en avons récupéré une, sous l'apparat d'une lettre, réponse à une question hasardée, peut-être en quête de convictions à partager, et qui n'eut guère plus d'échos.

Nous en publions la copie, en vue d'éducation populaire, d'éveil des masses, et bien sûr d'émancipation de chaque conscience individuelle et d'édification de la collectivité.

 

Bonjour,

 
Un clavier ce matin s'offre à moi.
La question que vous me soumettez mérite donc d'être rassemblée depuis la dispersion des pensées auxquelles vous m'avez exposé pendant 2 jours
(je réponds beaucoup dans ma tête, ça fait la coulisse du quotidien)
 
De la lettre de Julien Blaine et du cipM,
je ne crois pas être la personne la mieux informée 
pour dire quoi que ce soit de grande pertinence.
 
Je n'ai jamais rencontré Julien Blaine 
que dans son œuvre.
Et des administrateurs du cipM
je n'ai rencontré qu'épisodiquement Emmanuel Ponsard
ou Éric Giraud ;
très superficiellement, 
et pas vraiment pour des constructions
de quelque importance.
 
Je n'ai 
à vrai
d'expérience que celle
d'une exposition-photographie non aboutie
pour des raisons de mésentente
entre l'artiste, sa galeriste
et le cipM.
Expérience très révélatrice 
au moins des valeurs contradictoires
qui déchirent le milieu
hermétiquement narcissique
de l'art hexagonal...
 
L'attaque de Julien Blaine n'a pas grand chose d'originale.
C'est un thème récurrent.
En tout cas depuis 15 ans 
que je suis en relation
avec le travail du cipM.
 
Deux raisons me semblent apparaître
plus structurantes 
que les autres que je peux apercevoir :
 
1/ on oublie souvent le "M" du sigle.
Tous les poètes déversent une grande énergie fantasmatique
sur le "i".
Chacun rêve d'un centre d'une importance planétaire,
tant pour ses capacités de représentations (montrer toute la poésie existante : la mégabibliothèque,...),
que pour ses capacités de diffusion (faire connaître au niveau international tous les auteurs qui frappent à sa porte).
Mais Marseille n'est que Marseille.
Le cipM jouit simplement de l'avantage qu'aucune structure parisienne équivalente
ne porte les esthétiques expérimentales contemporaines comme il le fait
(La Maison de la Poésie semble être restée attachée à un humanisme poétique des années 50, pour ce que j'en sais, avec quelques incursions formalistes vers l'OULIPO).
Mais ça reste local, 
comme d'ailleurs les esthétiques, 
aussi avant-gardistes se prétendent-elles,
restent locales.
Les frustrations qui en découlent
sont à la mesure des fantasmes qui les ont préparées.
Il en sort des rancœurs plus ou moins régulièrement.
Sur un mode de harangue peu euphonique
qui doit correspondre à la vie municipale de la ville,
ou aux tournures franco-françaises 
du bruit civique.
 
2/ Le milieu poétique souffre d'un déni,
entretenu par des convictions universalistes
ou totalitaristes, qui encouragent
tout poète à se prendre pour un mage
dont les perspectives 
seraient des foyers universels
de chemin d'existence 
pour la communauté humaine.
Ce déni porte sur le caractère social et relationnel,
intersubjectif,
de l'activité poétique,
alors que la doxa continue de chanter
le poète solitaire et maudit,
suicidé de la société...
(comme si l'œuvre d'un maudit
n'avait pas besoin d'un autre pour signaler 
son travail
aux oreilles d'un auditorat préparé à l'admiration...)
Ceux qui crient pour la vérité,
hurlent au copinage, au népotisme,
et sont dans le déni des nécessités du fonctionnement communautaire
et dans la foi que la transparence solitaire
libérera l'émergence de leur œuvre.
Il veulent déchirer le voile de l'apparence
pour obtenir la justice qu'ils appellent.
Ceux qui fonctionnent dans cette société
ne la perçoivent pas davantage,
ils sont convaincus de leur idiosyncrasie,
et ressentent tout questionnement
de la situation et de son fonctionnement
comme une attaque personnelle,
parce qu'on s'en prend au mythe individualiste
qui dore l'image de l'aventure poétique et la rend
vendable pour l'existence qui va s'y consacrer
(il faut raconter une histoire d'exception,
et la payer de solitude).
Leurs difficultés et leurs efforts
sont déniés comme des complicités,
des manœuvres de complot
groupusculaire.
Le sud de la France est d'ailleurs assez
susceptible à la question mafieuse...
 
Personne ne questionne l'amitié
entre Char et Camus,
entre Aragon, Breton et Soupault,
entre Mallarmé et Manet.
La relation affective qui a lié Anne-Marie Albiach
à Claude Royet-Journoud
a certainement autant d'importance
dans l'élaboration de leur œuvre
que celle d'Aragon avec Elsa Triolet.
Une partie de l'idéal démocratique
repose sur une horizontalité des possibles
qu'on identifie un peu vite
à l'objectivité des sciences exactes.
Dès qu'il est question d'une subvention
il faudrait que les rapports humains deviennent
mathématisés,
et cependant maintenus dans le cadre 
du mérite
(qui suppose des critères d'évaluation
que chacun projette dans son propre
univers esthétique).
 
Cet usage des subventions
rend sensible
cette opposition
entre ceux qui font vivre la poésie
et ceux qui voudraient en vivre.
Il y a un appétit de professionnalisation
qui rend le milieu du mécénat
garant de la seule capacité artistique
à remplir des dossiers de demande.
Chaque art envie la prospérité
de l'art voisin,
chaque artiste
espère la voie dorée
d'un mécène
qui finance
la grande œuvre
de l'auto-accomplissement
de sa sensibilité particulière.
On veut la rébellion et les palmes,
on veut la bohème et de grosses cotes sur le marché,
on veut la solitude et l'influence.
 
Je crois qu'on se ment beaucoup à soi-même ;
et que ce n'est jamais aussi vrai que quand on exige la vérité des autres.
 
Je n'ai pu lire la lettre de Julien Blaine 
qu'une fois.
Difficile d'en vérifier le détails
dans des faits qui ne me sont pas accessibles,
ni dans les livres de comptes,
ni dans les intentions artistiques déchues
du passé.
Si le cipM doit essuyer
un contrôle de son activité institutionnelle,
faisons vœu que le résultat soit
avant tout
favorable à une meilleure intelligence sociale
de l'activité poétique,
qu'on dissimule dans ses succès
et qu'on isole dans ses excès.
 
Le poète est divisé entre 
les niaiseries de sa contemplation de fleurettes ou de beaux mots
et
les arrogances de ses leçons prophétiques et de ses mots d'ordre,
parmi tant d'autres mouvements internes
qu'il y a à réguler
pour danser.
 
Je ne suis pas sûr que l'agression publique
soit le chemin
d'une plus grande santé.
Mais je ne sais de quel fond d'angoisse
et de douleur,
de quelle anxiété d'existence,
nous parvient ce cri.
Je n'ai que peu d'éléments pour juger.
 
En soit c'est un spectacle
peu poétique.
 
Je le contemple d'assez loin,
d'aussi loin que possible ;
ce n'est d'ailleurs pas une scène
qui demande mon regard.
 
Même si je vous remercie de vous soucier de ce que je peux bien en penser.
Je ne vois pas en fonction de quoi cependant
vous allez pouvoir
me répondre.
 
 
bon weekend à vous
 
 
N.